Jessie

Mémoire suite - Schizophrénie infinie


video-play-icon

"Schizophrénie infinie

 

Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions « masculines », et comprendre ce que « non » veut dire. J’aurai préféré, cette nuit-là, être capable de sortir de ce qu’on a inculqué à mon sexe, et les égorger tous, un par un.1*

 

Ce soir-là, Elizabeth a décidé de trouver des solutions à son mal-être. Dans sa chambre, il y a une petite bibliothèque remplie de bouquins en tout genre. Elle se met à fouiller. « Déjà lu celui-là, ouais, bof, O.K ». Elle arrête de chercher, se met devant son ordinateur et tape « Inégalité hommes/femmes » dans la barre de recherche You tube. La fenêtre de sa chambre s’ouvre avec le vent. Son regard se perd. Huginn et Munnin 2*, vêtues de leur plus belle cape, viennent lui conter quelques mésaventure à l’oreille. En déesse victorieuse elle se promène tranquillement dans les rues parisiennes. Un mec la siffle, lui chuchote quelques mots à l’oreille. Elle se retourne vers lui. « Qu’est ce que tu viens de me dire ? ». Elle pointe un gun sur sa cervelle d’idiot. Il tremble de peur. C’est la Loi du Talion qui surgit du petit corps d’Elizabeth. Il est allongé sur le sol,  Elizabeth, déesse des corbeaux, lui plante son arme sacrée dans la main. Il ne peut plus s’enfuir. Elle abandonne son corps dans un champ de blé. Il est seul ou presque. Une foule de créatures affamées se précipitent autour de son corps. Son horrible cri se mêle à celui des corbeaux et bientôt on ne l’entend plus. 

 

C’est dans l’imaginaire qu’Elizabeth projette ses fantasmes, sa propre justice. Dans sa pensée elle n’a aucune limite. En se travestissant en Odin, Dieu des corbeaux et de la victoire, elle crée sa propre mythologie. Le moindre d’entre nous est acteur *3 a dit Claude Cahun. En réinterprétant le mythe d’Odin, Elizabeth crée son propre scénario et rôle d’actrice. Guidée par les voix sages des voraces Huginn et Muninn, elle parvient à combattre ses ennemis de la vie quotidienne. Dans le monde de l’imaginaire elle peut être un homme, une femme, un animal, un objet, ou tout simplement un individu. Serait-ce une façon de gérer la violence qu’elle subit ?

Claude Cahun a pu se métamorphoser à l’infini à travers la photographie. Elle n’a cessé de s’inventer et de se réinventer une image afin de casser les canons de beauté imposés aux femmes par les hommes. A travers une série d’autoportraits photographiques androgynes, elle brise les codes de la société sur l’image de la femme et le culte du beau. Mais qui est Claude Cahun? Elle écrit dans Aveux non avenus *6 : Moments les plus heureux de toute votre vie ? – Le rêve. Imaginer que je suis un autre. Me jouer mon rôle préféré. Par le biais de l’art, de la photographie Lucy Schwob (de son vrai nom), a su exprimer une réelle souffrance mentale de son image intérieure. En 1917 elle adopte le pseudonyme Claude Cahun. C’est en cherchant une certaine singularité qu’elle se transforme en une créature, autre qu’humaine, hybride et monstrueuse. Dans le photomontage "Que me veux-tu ? Autoportrait double", 1928 *7, elle dédouble son portrait en noir et blanc comme un siamois. Ses cheveux sont rasés, ses sourcils effacés, sa peau est pâle. Les expressions de ses visages sont étranges et sombres. Son profil ressemble à celui d’un corbeau. L’un à gauche semble inquiet tandis que l’autre paraît diabolique. C’est la question de la double identité et de l’ambiguïté sexuelle. De la même façon que Marcel Duchamp s’invente un double féminin dans Rrose Sélavy en 1920. 

Revenons au titre : Que me veux-tu ? A qui s’adresse cette question ? Claude Cahun a su y apporter un questionnement provocateur. Dans cet autoportrait double, l’artiste casse les stéréotypes attachés à la beauté féminine. Elle utilise son corps comme un lieu d’expérimentation en gommant ses sourcils de son visage, en se rasant les cheveux et en dédoublant son visage. Elle se donne l’apparence d’un être étrange, irréel et angoissant. Plus exactement, elle supprime tous les traits ou caractères physiques qui sont associés à la féminité. Michel Foucault écrit : Le masque, le tatouage, le fard placent le corps dans un autre espace […] ils font de ce corps un fragment d’espace imaginaire qui va communiquer avec l’univers des divinités ou avec l’univers d’autrui.*8 En effet, le maquillage, le camouflage, le déguisement l’ont rendue tout autre. Je me souviens lorsque je suis allé à la médiathèque de l’école pour emprunter un bouquin sur cette artiste, le bibliothécaire m’a tendu un livre dans les mains : C’est le seul ouvrage qu’on a de lui. Le portrait d’elle qui sert de couverture du livre est donc trompeur. Nous la voyons de face, un bonnet recouvrant toute sa chevelure, pas de maquillage, l’expression neutre, pas de décolleté ou autre vêtement moulant qui pourrait laisser apparaître la forme d’une poitrine. Pour moi elle est une femme, pour le bibliothécaire elle est un homme et dans Que me veux-tu elle ressemble à un Alien.

Est-elle encore humaine ? Entre 1990 et 1993, Orlan utilise la chirurgie esthétique comme un nouvel outil artistique en se faisant greffer deux cornes sur le front afin d’abandonner le modèle classique de l’image des femmes et d’inventer sa propre définition de la beauté. C’est leur corps, cette topie impitoyable *9, qui leur sert d’outil. Cette carapace dans laquelle elles résident, qu’elles déguisent ou dédoublent, celle qui leur sert de langage provocateur, qui vient questionner le spectateur et ouvrir un nouveau regard sur la société. Dans cet autoportrait, Cahun semble se confronter avec son double, son deuxième moi. Qui est le moi, qui est le toi ? Comment vivre en tant que schizophrène ? Comment vivre en tant que femme dans une société qui appartient aux hommes ? Elle semble se confronter à la fois au spectateur, en imposant une image d’elle, ni femme, ni homme, mais un individu avec une nouvelle identité. 

Enfin, même si Claude Cahun se réinvente à travers des personnages fictifs, elle se cache sous différents masques et tente de fuir son mal-être. De la même façon qu’Elizabeth se projette dans ses rêves à travers différents personnages, afin de fuir la violence morale qu’elle subit au quotidien. En outre, la déféminisation des femmes n’est-elle pas la reddition suprême au chantage mené par les hommes et à leur vision creuse de l’entité femelle comme un ensemble de cuisses, de seins, de fesses et de lèvres, entre autres ?" *10 

 

1*- Virginie Despentes, King Kong théorie, collection Livre de Poche, Edition Grasset et Fasquelle, Paris, 2006, p.46.

2*- Dans la mythologie scandinave, Huginn (qui signifie la pensée) et Munnin (qui signifie la mémoire), sont les corbeaux du Dieu Odin. Ce dernier étant aveugle, ses fidèles messagers viennent chaque jour lui raconter à l’oreille ce qu’ils ont vu dans les neuf mondes.  

5*- Claude Cahun, Tout habitant du pays sans miroirs, in Claude Cahun Ecrits, édition présentée et établie par François Leperlier, éditions Jean-Michel Place, inédit, (é.o 1947), Paris, 2002, p. 770.

6*- Claude Cahun, Aveux non avenus , in Claude Cahun Ecrits, éditions présentée et établie par François Leperlier, éditions Jean 

7*- Claude Cahun, Autoportrait double 1928, édition Hazan/Editions du Jeu de Paume, Paris 2011. 

8*- Michel Foucault, Le Corps utopique, Les Hétérotopies, postface de Daniel Defert, Nouvelles Editions Lignes, Clamecy, 2009, p.15. 

9*- Michel Foucault, Le Corps utopique, Les Hétérotopies, postface de Daniel Defert, Nouvelles Editions Lignes, Clamecy, 2009, p.9. 

10*- Joumana Haddad, J’ai Tué Schéhérazade, Confessions d’une femme arabe en colère, traduit de l’anglais par Anne-Laure Tissut, préface d’Etel Adnan, collection Babel Livre de Poche, coédition Actes Sud-Leméac, 2010, p.92.  


Related articles

Last articles

Iva Ivanova, an artist, and a stage and costume designer

Meet Minttu, a Finnish artist who believes art can bring hope in uncertain times

Henuttawy's mystery, an educational activity

Categories